Ce besoin d’être aimé

Sommes barriques percées

Qu’on voudrait remplies d’amour :

F’rait beau faire. Coup sans effet.

Car ce besoin d’être aimé,

D’aucuns le clament toujours,

Quand serait-il satisfait ?

Traduction du poème e Koun Stig Dagerman

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Île Wrac’h

Le 27 septembre

10h06

Je me pose, attendant que la bouilloire siffle l’heure de la vaisselle… et du thé noir.

Le vent est en train de passer de Nord-Ouest, Gwalarn, à plein Ouest, Kornaoueg : il a molli un peu par rapport à cette nuit, je pense que je ne verrai pas ce soir d’aussi beaux ciels de traîne que ceux dont il m’a gratifiée hier en fin d’après-midi. Mais le soleil donne encore par moments. Par la fenêtre de la cuisine, je vois quelques véliplanchistes s’en donner à cœur joie non loin de Cezon : certains cependant peinent à remonter leur voile qui vient ventouser à la surface de l’eau, allez courage, une fois que tu auras pris le vent comme il le faut, tu tireras des bords dans le chenal et tu feras le fier-à-bras, zigzaguant entre les bateaux moins manoeuvrants que toi. Encore que… c’est pas la foule par ici. Depuis deux jours, j’ai vu… trois voiliers rentrant vent arrière entre Cezon et l’île Terc’h, aux Américains. La saison de la retraite touristique est venue, l’été armoricain est là, paradoxal, entre douces journées sur la côte désertée et tempêtées d’équinoxe qui auront raison, enfin, de la frénésie estivale.

Hier, le 26 septembre, je fus joyeusement accueillie sous une pluie dansante par une chic escouade de choc, Hélène, Gérard, Élise, Anne-Marie, puis Marylène qui nous rejoignit d’un sprint altier à travers l’estran (qu’on dit « grève vivante », Aod Vev en breton) : toutes et un formaient comme un grand sourire dans ce cercle accueillant. Cela présageait d’un (court hélas de mon fait) séjour tonique et effervescent, cette belle énergie humaine mêlée aux éléments, à ce temps trois fois changeant dans l’heure, vent, pluie, soleil, toujours le mouvement. Après les consignes d’usage (penser jeudi à fermer tous les volets, le gaz, remettre de la sciure dans les toilettes, ranger la brouette d’Anne-Marie dans la remise, ramener à Hélène bidon d’eau vide, torchons et clé), reconnaissance éternelle au formidable boulot que la bande accomplit pour que d’autres artistes endossent le rôle de gardien de phare quelques jours durant et puissent créer dans les meilleures conditions, tout le monde a regagné le continent et moi, et mon chien, le regard et la truffe humide, avons attendu avec impatience que le rocher sur l’estran redevienne île.

L’eau et le ciel se renvoient la pareille, dans toutes leurs nuances de « glas », cette couleur en breton si précise et pourtant si multiple dans son interprétation : c’est la couleur des yeux clairs qui change selon le temps, un « bleu-vert-gris-violet-brun » tirant sur le jaune quand le sable n’est pas loin sous la surface de l’eau ou quand le soleil repeint vite fait les koumoul(o)-nimbus après l’ondée.

On s’est réparti les tâches, moi et Maxwell : à charge pour l’humaine de peaufiner son scénario en attendant que le phare s’allume, à charge pour le canidé de veiller sur les dragons de mon imagination lorsque la nuit, j’écrirai et tendrai l’oreille aux bruits étranges qui animent ce genre d’endroit mythique ; ah, à charge pour lui aussi de chasser les ragondins qui ravagent les nids sur l’île et ses alentours.

À faire trois fois le tour du Roc’h Gored sous ce soleil humide et doux, je me dis que quand même, je resterais bien dehors à chasser le ragondin plutôt qu’à m’enfermer. Vivement qu’il re-pleuve que je m’attelle au boulot.

Discussion avec un couple de Belges, la femme me dit apercevoir un clocher vert (?) du côté de Landeda : elle comprend sa méprise quand elle me désigne le chenal, on parle alors bouées et balises.

J’entends au loin mon petit chien stupide qui gueule devant le phare pour la première fois, sûrement un promeneur peinard qui passait. Je crains qu’il se prenne déjà pour le gardien.

Donc, hier le 26 septembre, à 16h39, l’île était enfin « truket » (ou « truiet » comme j’ai déjà entendu), la voilà cernée par la mer, nous entamons alors une danse non dénuée de malice : nous sommes tout seuls enfin, jusqu’à la nuit et même plus tard, seuls les revenants dans l’obscurité oseront revenir, et en général, ils ne posent pas de questions.

Le 27 septembre toujours

Je pose le crayon. La bouilloire siffle. Vaisselle de bord. On se sent comme en navigation ici. L’eau de la citerne qu’il faut économiser, le plaisir, ardent comme certains voiliers, de se faire tremper avant de se mettre à l’abri du vent, les cheveux en bataille d’embruns, je n’ai pas envie de me laver beaucoup avant la prochaine escale.

Le 26 septembre (hier fin d’après-midi)

Je ne peux pas marcher trop longtemps à cause d’une patte folle. Mais le temps me fait la grâce de changer vite et de tourner autour de la maison-phare, je peux voir tout depuis la cuisine, c’est spectacle continu. En fait, tout tourne autour de Roc’h Gored (le Wrac’hocentrisme:). Mais la situation de de caillou, vaisseau immobile que la mer vient cerner dans son galop montant me procure une drôle de sensation. Moi qui n’avais de la mer qu’une fréquentation surfacière où l’on fait de son mieux pour remonter au vent, pour s’arracher à notre bout de terre, le temps d’aller pêcher au maquereau ou de jouer à régater avec de grands voiliers qui nous ignorent, je la re-découvre aujourd’hui, sidérée, non plus comme masse vivante portant embarcation mais comme force irrésistible qui cerne et emporte tout. Elle ne ressemble pas à ce tableau que je connais d’elle quand tous les matins, dans mon Cap Sizun de demeurance, je la longe depuis la grève, l’appréhendant seulement comme un grand drap tout en plis qu’une déesse-lavandière, peut-être fille de titan, agiterait et déroulerait dans un rythme serein de flot et de jusant.

Non, je ne la reconnais pas, hier comme aujourd’hui, quand du point de vue de ce piège à poissons ancestral (Gored ?), Gwalarn semble affoler les chevaux de mer (ainsi appelle-t-on les vagues en breton), il paraît pousser le flot, hérissant cette marée montante, la poussant au cul comme si elle n’allait jamais s’arrêter de galoper. Me reviennent alors en tête les cauchemars de mon enfance où la mer venait engloutir toute la terre et m’avaler pour de bon.

Je suis une enfant des terres, quand on vient en Finistère, on est tous plus ou moins des gens de l’Est. Je me souviens d’avoir vu la mer assez tard pour la première fois. Dès lors, je n’ai plus cessé de la fréquenter comme une vieille amie imprévisible qui tantôt fascine tantôt effraie. Autant dire que ce séjour sur l’île « Wrac’h » (cette fée étrange qui me fait penser à la description en demi-teinte que je viens de faire), je l’attendais avec autant d’impatience que d’appréhension.

J’ai passé une première nuit très excitante, 30 nœuds facile, un force 7 pour une île qui ressemble à un bateau immobile. Dans la classification mythique des feux, le phare n’est pas un paradis, j’imagine, car il n’a pas été érigé sur le continent. Il ne serait pas un enfer non plus, vu qu’il n’est pas en pleine mer… Encore que cette nuit, avec ce boucan du diable et ce Noroît à pleine balle (seulement 60 km/h !), l’éolienne de la tour me donnait l’impression d’un décollage immédiat pour le beau milieu de l’océan ! La petite chambre qui donne sur Lanvaon est la plus au calme mais j’étais tellement gagnée par la frénésie du ciel que je n’ai pas dormi. Ou bien j’ai rêvé que je n’ai pas dormi. Ou que je vivais un rêve. Bref, états transitoires. Devra-t-on le classer dans les purgatoires, ce feu de l’Île Wrac’h ? Il faudra que je me renseigne auprès des supers bénévoles.

Le 27 septembre toujours

12h06

M’a été accordée par l’IPPA la merveilleuse opportunité de peaufiner le scénario du prochain film de Soazig Daniellou qui a pour cadre… Roc’h Gored, Stagaden et l’estran. C’est une chance rare de pouvoir séjourner dans le futur décor d’un film que l’on écrit : enfin, décor, le mot n’est pas approprié car pour nous, l’île entière et sa zone d’influence, et la maison-phare sont des personnages à part entière, à l’âme vacillante dans le vent et s’ils sont secondaires, ils n’en demeurent pas moins les témoins bienveillants de la quête de l’héroïne.

Extraits du dossier du film :

« Izelvor, marée basse en breton, est l’histoire de Fant, une adolescente confrontée à un drame, la disparition de son père lors d’une escale à Dakar du porte-container sur lequel il était embarqué.

Quand elle rencontre Stella, une artiste-peintre en résidence à L’Île Wrac’h (Roskored dans le film) avec ses deux enfants, c’est le début de l’été sur la côte nord de la Bretagne. En parcourant l’estran avec ses nouveaux amis, comme elle le faisait avec son père, elle va renouer profondément avec l’enfance au moment même où elle s’apprête à la quitter. Cette expérience sensible va lui donner la force d’affronter une histoire familiale douloureuse.

Le film que Soazig Daniellou s’imagine est d’abord un paysage, l‘estran en face de Lilia avec à perte de vue des îlots que la mer recouvre et découvre au rythme des marées. C’est un lieu où la vie végétale et animale abonde mais qui parle aussi de la perte et de la fragilité de l’expérience humaine. Partout l’œil est confronté à d’anciens vestiges : maisons désertées, viviers abandonnés, fours à goémon envahis par les herbes. Fant va habiter cet endroit et il va profondément la transformer. S’il lui donnera parfois l’impression d’échapper au temps, il la ramènera aussi souvent à la disparition de son père qu’elle refuse et craint à la fois. »

13h12

Je pars faire le tour de l’île par l’Ouest, la boucaille s’est installée avec le jusant en fin de matinée, peut-être que le soleil reviendra avec la marée. J’entends les oiseaux avant de les apercevoir, un peu comme les bouées sifflantes d’autrefois, rassurants repères dans le brouillard. Je les entends car le vent a molli depuis le matin, de mon lit déjà, je les écoutais, huîtriers-pies surtout, les sternes plus discrètes. Quelques goélands traînent par là, étonnamment muets. J’aperçois une aigrette et des cormorans. Je pense à la grippe aviaire, aux cadavres de fous de bassans découverts sur les côte Nord et Sud du Cap Sizun ces dernières semaines, j’ai le cœur qui se serre, j’ai peur d’en trouver ici. Mais là, pour le moment, dans cette calme brume, tous ces oiseaux ont l’air bien vivant.

14h08

J’avais prévu une micro-sieste avant d’écrire jusqu’à ce soir. Un couple s’embrassait dans l’embrasure d’une des fenêtres de la grande salle. Le chien stupide a aboyé et m’a fait dévaler les escaliers, me suis retrouvée nez-à-nez-à bouche avec les amoureux collés à la vitre, c’était un peu gênant, ils se sont enfuis comme des gamins à travers la lande humide.

Bon, me voilà réveillée, je m’astreins à me mettre au travail. Mais comme hier, j’ai du mal à ne pas sortir toutes les heures pour voir l’état de l’estran. Je sors par intermittence toute la journée mais la pluie fine et pénétrante m’incite à regagner mes pénates. Jusqu’au crépuscule, le soleil tentera des trouées, me procurant l’illusion provisoire de pouvoir sortir à nouveau sans me faire tremper.

17h57

Non, le beau temps ne reviendra pas avec la marée et le vent d’Ouest a fraîchi, on est encore repartis pour une soirée de folie. Je vais écrire en mangeant et me coucher tôt, dès que le phare de l’Île Vierge et le feu de l’Île Wrac’h, dans ses 3 éclats rouges toutes les 7 secondes, s’allumeront. Dans ma chambrette là-haut, le vent souffle par-dessus les toits et la lumière de Lanvaon projette son théâtre d’ombres sur le mur près du lit du gardien : c’est un cadre de fenêtre qui surgit et s’évapore. Hypnotisée, je m’endors sur cette scansion lumineuse.

Le 28 septembre

6h30

Le feu de Lanvaon me fait encore de l’oeil, je pense à cela. Poème.

Lez an alvaon

A c’halv an Anaon

Glav du ha naon

Ul lamm en avon

Lanv an aon

Dialvaoniñ

Ar vuhez e belbi

Lanvaoniñ

Je n’ai pas beaucoup dormi en fait je ne sais pas si je dors ou si je vis ici.

Trop d’excitation.

Le vent a molli au petit matin.

J’envoie un message à mes enfants

« Pokoù start deoc’h eus kambrig an tour-tan »

10h31

J’ai fini de reporter mes notes.

Je n’avais pas encore ouvert les volets en bas. Tout est calme.

Le plafond est bas, nuageux et lumineux. Je vais vite fait me laver.

Je pourrais rester ici toute ma vie ou trois jours.

On va à la chasse aux ragondins avec Maxwell.

Sous le soleil qui se joue des nuages. Le vent est repassé Noroît.

Pas de ragondin, quelques lapins pris en chasse et les huîtriers-pies snobent ce chien qui voudrait apprendre à voler.

L’estran devient piste de décollage chimérique.

Sur ce tarmac qui n’a rien de plan, les ostréiculteurs et les goémoniers travaillent. Les conditions de travail se sont-elles améliorées à la grève depuis l’arrivée des tracteurs ? Le temps est toujours mauvais quand il veut et les salariés s’affairent encore dans le froid et l’humidité…

Mon amie Anna passe pique-niquer avec son fils Jack tout à l’heure et je dois travailler une scène un peu compliquée en termes d’enjeu ensuite. Discussion amicale puis échanges à propos du travail. C’est elle qui produira le film de Soazig.

17h16

Grand soleil, mer scintillante, même la forteresse de Lezen – qui ressemble à une mâchoire inférieure édentée toujours à même de broyer quelque navire de passage – me semble riante. Aïe aïe aïe, j’ai tellement envie de galoper sous ce beau ciel de traîne.

Mais j’ai mal à la patte et une scène encore m’attend. Allez, je vais rester veiller tard ce soir pour ma dernière nuit. Profiter de ce laps de temps hors du temps mais pas hors de la marée.

21h47

« Mare » en breton peut désigner à la fois la marée, la campagne de pêche et surtout le moment, la période. Peut-être que ce micro-séjour m’a permis, hic et nunc, de me concentrer sur le moment. Que celles et ceux qui nous accueillent, que les mânes, les fantômes et les feux en tout genre, pourvu qu’ils soient bons guides, en soient ici remerciés.

Ps : Le 29 septembre

11h35

Gwalarn taquin, grand soleil, ar mor glas et ses moutons (ou ses chevaux si l’on préfère) qui s’ébattent sur les hauts-fonds.

Ai nettoyé et dit au revoir à chaque pièce de la maison-phare.

Je repars gonflée à bloc.

Résidence de travail accueillie par l’IPPA, sur l’île Wrac’h (Roc’h Gored), du 26 au 29 septembre 2022.

KORFBALAN (diechu)

Da noz p’e zistag sour,

Pe lam he c’horf-balen,

E soñj e daouarn flour

He hini war he c’hroc’hen.

Roued klouar e vizied

A venno tresañ warni

Kartenn un douar anavezet

‘Vefe a-walc’h d’he faltazi

(…)

Na petra dro

Gant dourioù zo

pa asantont,

pa ‘z eont d’o naoz

ken pront

en dro ?

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

« Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n’atteint que les ouvrages avancés de ma vie. Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.« 

Stig DAGERMAN

Kouskadenn-c’had

Div c’had er prad don

Er prad, gedon o daouad

Dindan skleur al loar

E vanont aze, laouen

En o gourvez ‘maint

Er geot dall o mouezh penn

Ledet a-hed o c’hein

E-barzh ar foennoù

O tihelc’hat c’hoazh

Unan zo blouc’h

Eben zo noazh

G’an aezhenn flour

O divskouarnioù

A virvilh ‘n ur stern

Tapet an div gant un tenn

Fugue sur l’eau qui gronde (pour V. Woolf)

Dans mon rêve, Virginia, tu avais les traits d’un canard.

Vilain petit, naïf.

Inconscient de sa beauté en bataille

On avait fui les rapides pour le large,

on fuyait à la nage et la chute et le chaos.

Ton échine furieuse amorçait un début de gouvernail

Traçant chemin faisant son failli cap dans l’eau.

Le vent tout défait, le vent nordet nous décoiffait.

Me questionnai à la marge :

« Qui donc à la manoeuvre ? Est-ce moi ou mon vaisseau ailé ? »

Non, c’est ma rage.

Et nous qui la regardons passer.

Sur l’autre rive, un être mystérieux nous guette dans la futaie, inquiet de nos prétentions fugaces ;

Et si celui, si celle qui veillait, c’était moi ? Mesurant notre impuissance à l’aune des flots…

au débit formidable de l’eau qui s’agace ?

Virginia,

D’avoir couru je suis fatiguée.

Je fige mon pas sur le bord de la rivière

Et dans son lit

la laisse pisser.


(Reprise)

« Les personnalités chaotiques

Glissent parfois dans le lit des rivières

Et au fond se retrouvent comme lavées

Par le temps

Filtrant ses sédiments

À l’épreuve de l’eau qui rassure.

Elles ne sont pas douces ni méchantes

Débordant seulement de ce qui les hante

Elles se désagrègent au fil du courant

Et achèvent leur destinée

Dans la fosse du torrent

Qui au fond du ciel ressemble. »

Inspiré d’un des tableaux de L. Mattotti, pour l’opéra Hänsel und Gretel